Boulange-vie

Incapable d'abandonner la boulangerie héritée de sa mère, Odan doit pourtant choisir entre passion et amour s'il souhaite trouver le bonheur.
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Boulange-vie

Incapable d’abandonner la boulangerie héritée de sa mère, Odan doit pourtant choisir entre passion et amour s’il souhaite trouver le bonheur.

Mains farinées

Déjà tout petit, Odan avait une passion pour la pâte chantant la même mélodie que les feuilles séchées d’automne quand venait l’heure de croquer dedans. Celle-ci n’était ni anodine ni aléatoire.

Sa vie actuelle avait commencé durant cette vie d’avant, quand il traînait derrière le tablier de sa mère, active, lui semblait-il, de la nuit au soir. Il n’avait que très peu de souvenirs au-delà de ce sanctuaire culinaire qui accueillait les voyageurs du monde entier, et ce depuis bien avant sa naissance ! Pour lui, sa maison, son refuge, était dans cette cuisine, à observer avec fascination les mains farinées de la pâtissière aux fourneaux. Elles étaient épaisses comme celles du forgeron, ses mains, mais aussi agiles que celles du tisseur d’étoffes. Il voulait les mêmes, plus tard. Il voulait ces mêmes mains qui, par la force des doigts et la magie de l’esprit, transformaient les ingrédients les plus simples du monde en merveilles pour les papilles.

Sa mère était assurément de son avis puisqu’un jour elle lui dit :

  • Odan, si tu portes le nom de la plus belle des pâtisseries de cette boulangerie, c’est que tu es la plus précieuse des créations à mes yeux. Je rêve qu’un jour tu puisses toi aussi créer toutes ces choses merveilleuses car nous faisons le plus beau métier du monde : nous aidons les autres à vivre, à rester gourmands et donc heureux. De quoi d’autre avons-nous besoin ?

Enfin, peut-être qu’elle ne l’avait pas dit de cette façon mais quelques trois décennies plus tard, Odan aimer à romancer les paroles de sa chère mère quand il répondait à la simple question : « Pourquoi es-tu toujours ici après tout ce temps ? »

Son héritage, il le chérissait autant qu’il chérissait les mains que sa mère lui avait transmises et les sourires que ses enfants de farine provoquaient. Encore ce matin les regardait-il avec la même lumière dans les yeux que quand il était petit.

La clochette de son petit commerce l’extirpa de sa concentration, perdu quelque part loin entre une nouvelle fournée de Brioche aux Pralines d’Elyse et sa fidèle Soupe de Trappeur. À cette heure-ci, 11h30, il ne pouvait s’agir que d’Hélène et de son compagnon à quatre pattes, Vilver.

  • Ma chère Hélène qu’est-ce qui t’amène en ce milieu de journée ? lança-t-il en passant ses mains sous l’eau avant de les essuyer sur le torchon autour de son tablier.
  • Tu le sais très bien, grand malin, ne fais donc pas l’innocent ! Et si c’est le milieu de la journée pour toi, c’est encore la matinée pour moi ! ricana sa cliente.
  • Laisse-moi deviner… Des Chaussons Cendrés et des Beignets de Gnu ?
  • Rajoute-moi donc un gros câlin poussiéreux !

Fidèle à ses habitudes, il contourna son comptoir pour serrer affectueusement cette dame qui l’avait vu grandir et qui pourrait peut-être bien lui survivre. Hélène était la doyenne de l’Île du Crâne et pour ainsi dire la grand-mère de tous ses habitants tant elle était appréciée respectée. Loin d’être frêle, elle se tenait droite et raide, sa canne au bois ciré lui servant plus à faire peur aux enfants turbulents qu’à supporter le poids de ses années.

Minuscule pourtant semblait-elle lorsqu’elle se perdait dans l’imposante carrure de son hôte. Odan avait certes hérité des mains de sa mère et de sa gourmandise démesurée mais certainement pas de son amour pour le sport. Son menton était brioché et il se rapprochait plus du pain que de la baguette. « Un bon boulanger est un boulanger qui mange bien ! » lui répétait toujours sa maman avant de lui enfourner d’autres merveilles dans la bouche.

  • Il n’est toujours pas revenu, Ardorik ? s’enquit alors Hélène en s’extirpant de l’étreinte chaleureuse d’Odan tout en laissant traîner sa main sur son bras. Cela fait bien plusieurs mois à présent, n’est-ce pas ? Tout va bien, entre vous ?

Odan eut un mouvement de fuite, baissant les yeux et reculant mais la main d’Hélène se fit soudain plus ferme.

  • Parle-moi, Odan. Tu sais que tu ne peux rien me cacher.

Comme s’il avait entendu son appel à l’aide silencieux, le petit Vilver aboya, signe qu’il attendait avec impatience son Beignet de Gnu. Hélène laissa donc Odan préparer sa commande avant de laisser sa place aux nouveaux gourmands qui entraient dans la boutique. La folie du midi allait bientôt démarrer.

Tout en préparant les commandes en approche, le boulanger ne put s’empêcher de penser…

Tu vois, Hélène, j’aimerais te parler mais le départ de mon mari n’a rien à voir avec un voyage et je sais qu’il n’y a rien de plus important pour toi que de tenir ses promesses…

Voyage sans retour

Il avait 15 ans l’année où il fit son premier et dernier voyage culinaire. Il se sentait à l’étroit, sur cette île si belle et minuscule, il avait besoin de découvrir les saveurs en dehors de ses frontières. Il aimait l’Île du Crâne, il aimait ses habitants, sa mère Holi, son calme, ses cascades… mais il avait besoin de goûter ce qu’il y avait par-delà le Grand Vide.

Il se rappelait ses soirées au bord de l’île à contempler le ciel se déployer du zénith au nadir. Il s’imaginait à bord des navires transportant herbes et fruits, noix et épices, à travers le monde entier. Il voulait partir à la rencontre des saveurs que sa mère sublimait pour un jour lui aussi provoquer cette magie qui faisait disparaître les paupières d’étonnement et grandir les pupilles de plaisir. Il les voyait, tous ces voyageurs qui s’installaient en terrasse et qui se réjouissaient d’avoir trouvé une place au soleil pour déguster les merveilles de la Boulangerie de l’Île. C’était lui qui les servait, ces merveilles, et qui regardait discrètement et inlassablement l’effet que les produits de sa mère avaient sur ces gourmandes et gourmands.

Il voulait comprendre.

Il avait aussi terriblement peur de la réaction de sa mère quand viendrait le moment de lui annoncer son besoin de voyager. Ce moment arriva à cause d’Hélène, un soir de plus où, avec Odan et sa mère, elles dégustaient les invendus de la journée :

  • Qu’il y a-t-il mon petit, tu n’as mangé que deux Gaufres de Millia, ce soir ? commença-t-elle.
  • Tout va bien tante Hélène, je pense que j’ai trop mangé ce midi, voilà tout, répondit Odan en engouffrant un autre gâteau pour éloigner les soupçons.
  • Ne t’embête donc pas avec ce mauvais menteur, intervint Holi en regardant son fils un petit sourire au coin des lèvres, il n’a toujours pas trouvé comment m’annoncer qu’il souhaitait prendre le large.

Une moitié de gaufre dans la main et l’autre dans sa bouche ouverte, il lui fallut quelques secondes pour que les dires de sa mère soient incorporés à son cerveau. Une fois fait, il ne réussit qu’à balbutier quelques mots en s’étouffant à moitié.

  • Ma petite Brioche d’Eden, tu ne croyais tout de même pas pouvoir me cacher cela, si ? sourit sa mère plus largement encore, tout en regroupant les miettes tombées sur la table.

Incapable de formuler des paroles, Odan tenta toutefois de comprendre comment sa mère en était arrivée à cette conclusion.

Il ne parlait que très peu à ses camarades à l’école, d’autant plus qu’il passait tout son temps libre le nez dans la farine avec sa mère. L’hypothèse de la trahison de ses camarades était donc facilement écartée. Il n’avait jamais partagé une quelconque idée de voyage à Hélène, cette vieille souris bavarde ne pouvait donc avoir soufflé dans l’oreille de sa mère. Alors qui… ?

Il ne remarqua pas les sourires de ses compagnes de table tandis que son regard se perdait vers le Gausier, le fleuve partant du nord de l’île en traversant le crâne de pierre qui donnait son nom à l’endroit. Son œil remonta le cours d’eau jusqu’au port et…

  • Foutu Quasshie ! s’exclama-t-il soudain en frappant la table ce qui secoua le café hors des tasses.
  • Foutu Quasshie, comme tu dis. Va chercher de quoi nettoyer tes bêtises, dit sa mère gentiment mais sans sourire ; son fils s’exécuta sans mot dire.

Quasshie était le capitaine du Vent d’Ashmar, un navire en provenance du Continent Nasradien, celui d’où venaient les épices les plus ensoleillées, riches et savoureuses qu’il connaissait. Dès que ce dernier était au port, Odan passait son temps avec lui et son équipage à discuter de leur région et de leur cuisine, surtout de leurs pâtisseries. Si Holi façonnait des mets en provenance du monde entier, elle ne pouvait tous les reproduire et son fils avait à cœur de découvrir les meilleures saveurs des 11 continents. Assurément, Quasshie avait évoqué la curiosité d’Odan lors d’un de ses séjours.

Alors qu’il revenait et qu’il nettoyait les miettes restantes et les gouttes de café, sa mère affirma :

  • Dans deux semaines, fiston, Quasshie repassera par ici et lorsqu’il repartira, tu feras partie de son équipage.

Il ne sut comment décrire la sensation qui tomba dans son ventre. C’était un mélange d’effroi glacial et d’excitation bouillonnante.

Partir, vraiment… ? Non… Je ne peux pas laisser maman ! Mais en même temps, a-t-elle vraiment besoin de moi ? Non…

Il peinait :

  • Mais… Il ne vient que tous les trois mois et il était là il y a une semaine… ?
  • Disons qu’il a accepté de faire un petit détour après sa boucle habituelle en échange d’une fournée d’Odan. Celle de sucre et de brioche et celle de chair et d’os !
  • Je… J’ai…
  • …Besoin d’aller prendre l’air. Va donc jusqu’au Crâne, ça te changera les idées.

Il n’eut même pas la force de réfléchir et se contenta d’obéir mécaniquement. Il rinça ses mains, enfila une veste, embrassa sa mère et Hélène avant de partir sous les lueurs du soleil couchant, perdu.

Alors qu’il était déjà loin, Hélène prit la main de Holi dans la sienne et demanda d’une voix douce :

  • Pourquoi ne lui dis-tu pas, ma chérie ?
  • Lui dire quoi ? feint la boulangère.
  • Que quand il reviendra de son voyage… il aura perdu la seule saveur qu’il ne pourra jamais retrouver, souffla-t-elle avec tristesse.

Le sourire de Holi tomba, ses épaules pourtant si hautes s’affaissèrent, si bien qu’Hélène se rapprocha d’elle pour la prendre dans ses bras.

  • Je n’ai pas le droit de lui infliger ça, Hélène…. Je n’ai pas le droit d’emporter son désir de découvrir le monde et de le faire découvrir aux autres à son tour.

Les deux femmes restèrent alors là, silencieuse face à la nuit tombante et à l’eau du fleuve ruisselante, sans savoir que c’était précisément cete décision qui enchaînerait leur protégé à l’Île du Crâne.

Poil de Mamont

Comme tous les soirs depuis 25 ans où la lune d’or était pleine, Odan alla déguster un morceau de sa Malice d’Ailleurs à côté du mémorial de sa mère. La Malice d’Ailleurs était un gros pain-surprise rassemblant les saveurs des 11 continents tout en prenant la forme de la Tortue Céleste, cette bête légendaire qui aurait jadis parcouru le ciel en faisant tomber les graines de la vie sur les îles qu’elle survolait.

En prévision de ces soirs-là, il préparait et cuisinait une énorme Malice, si généreuse qu’elle tenait à peine dans le four et qu’il n’avait d’autre choix que de l’y glisser à l’aide d’un chariot tant elle était lourde. Pour les habitants et les globe-trotteurs, la pleine lune était un symbole de voyage vers l’inconnu car il n’y en avait qu’une seule, de cette tortue de pain, et chaque part ou presque était unique, si bien que rares étaient les gourmets à en connaître toutes les saveurs.

Ces jours-là, tout le monde se pressait Aux Merveilles de Holi, renommée en hommage à son ancienne artisane. C’était un véritable événement qui faisait se rassembler les générations et les cultures dans le petit commerce d’Odan et qui lui rappelait chaque mois pourquoi il faisait ce métier, sur cette île.

  • Bonsoir, maman, commença Odan en s’asseyant dans l’herbe face à la mair.

La mair était un autre nom pour le Grand Vide, cet espace bordant les îles volantes d’Hebenelia et qui rappelait facilement le biome de son parent la Terre, alors que de mers ce monde était dépourvues.

  • Aujourd’hui encore, la Tortue Céleste a fait des miracles, reprit-il en sortant de son panier un gros morceau de sa confection, la tête tressée, qu’il sépara en deux dans une croustillance des plus satisfaisantes.

Il en posa une moitié sur le mémorial de Holi représentant un imposant fauteuil de pierre aux multiples couleurs, sur l’assise duquel était sculpté tout un ensemble de pains, de brioches et de pâtisseries plus vraies que les originales. Mère et fils venaient autrefois contempler le monde assis dans l’herbe, à grignoter les restes de la journée et à imaginer les créations du lendemain, quand ils ne prenaient pas le café avec Hélène. C’était cette dernière qui avait eu cette idée alors qu’Odan voyageait avec l’insouciance de celui qui se croyait invincible, à vivre son rêve. Si Odan avait mis des mois à pardonner à la doyenne et à sa mère de lui avoir caché la vérité, il était dorénavant en paix et était empli de gratitude pour sa deuxième mère qui aura su faire le plus beau des hommages à la première.

  • Mais aujourd’hui encore, maman, le voyageur que j’attendais n’est pas venu, soupira-t-il. Ardorik me manque terriblement, tu sais ? Cela fait à présent trois lunes qu’il m’a quitté. Bêtement, j’avais espoir de le voir à bord du navire de ce vieux Quasshie. Tu savais que ce vieux loup de mair navigue encore ? À son âge, c’est quand même insolent mais il est probablement aussi robuste que la coque de son galion. Il me parle souvent de toi et de comment il te courtisait autrefois, toi la femme qui hantait ses rêves marins. Ça, tu t’étais bien gardé de me le dire, quand tu m’as poussé du pied sur son ponton !

Il esquissa un sourire ému et déboucha la bière artisanale qu’il avait emportée avec lui, dans un pop caractéristique des bouchons à bascule. Il s’en versa un bon verre avant d’en verser dans la choppe taillée sur l’accoudoir du mémorial, non sans faire déborder un peu de mousse. Une excentricité de la doyenne qui, au contraire du fils, venait plus souvent boire avec l’artisane que grignoter, du temps de leur jeunesse.

  • Que dois-je faire, maman ? demanda-t-il en buvant une gorgée. C’est ma faute, tout ça…

Ardorik était l’homme de sa vie et il l’avait laissé partir alors qu’ils étaient voués à se marier.

Tout commençait à l’autre bout du monde, sur le continent de la Lune d’Améthyste, un quart de siècle auparavant. Odan s’était aventuré en territoire inconnu avec la fougue et l’arrogance de ses 15 ans. Un simple sac de provisions sur le dos et à peine de quoi rester au chaud la nuit, il s’était retrouvé pris au piège au milieu de la toundra alors même qu’un certain jeune homme de deux ans son aîné lui avait vigoureusement déconseillé de partir en vadrouille ce jour-là.

Le problème pour Odan, à l’époque, était qu’il n’avait pas le choix. S’il avait décidé de braver le froid, c’était pour partir à la conquête des Callicarpas des Neiges, des baies intensément violettes qui ne poussaient qu’une poignée de semaines par an. S’il voulait les découvrir et les cueillir à temps pour remonter à bord du Vent d’Ashmar, c’était ce jour ou jamais, ayant promis à sa mère de revenir un an après son départ. Il n’avait donc pas écouté les mises en garde du garçon rencontré à son arrivée au port.

Ce fut ce garçon, en contradiction avec ses propres avertissements, qui se lança aux trousses de l’aventurier sur le dos de son Mamont des Neiges, Lyuba, la bête la plus sûre dans ces conditions. Hautes de plusieurs mètres au garrot et chaudement habillées d’un épais lainage de plusieurs couches, les mamonts étaient imbattables face au froid et représentaient un compagnon idéal pour s’aventurer sur la toundra. Elle pouvait en effet supporter sans gêne un petit habitacle sur le dos pour protéger leur mamontier, à savoir la personne qui les montait.

Ce fut dans une caverne à l’abri de la tempête qu’Ardorik retrouva le jeune Odan, inconscient. Grâce à son compagnon Lyuba qui irradiait une chaleur naturelle tout en faisant rempart face aux rafales de vent, il sauva le fou d’une mort certaine.

  • Je me rappelle ce soir où je me suis réveillé, conta Odan une énième fois à sa mère. Partir dans cette neige fut probablement l’idée la plus absurde de ce voyage mais aussi la plus belle. Je me rappelle être réveillé par une lumière scintillante mais surtout par le sang refluant dans mon corps grâce à la chaleur prodiguée par une épaisse couverture en poil de mamont. Imagine-toi, maman, que la première chose que j’ai vue à mon réveil, c’était un homme torse nu endormi contre le flan d’un gigantesque mammifère, son torse si beau qu’il en semblait taillé dans un bloc de marbre ! Ce jour-là, je découvris deux choses : la première, c’est que j’avais survécu. La deuxième, c’est que j’aimais les hommes, à en croire les frissons qui avaient parcouru mon corps devant cette vision déroutante. C’est aussi cette nuit que je trouvais l’homme de ma vie, sa bouche brûlante contre la mienne après quelques heures à discuter dans ce froid mordant.

Il rebut un coup, frissonnant en souvenir de ces instants de bonheur. Il avait assurément découvert beaucoup, beaucoup de choses, cette nuit-là.

Comme un reflet de lui de l’autre côté du monde, Ardorik aussi était en mal d’aventures, lui qui avait vécu toute sa vie à Linköskyeras, la capitale du continent. Odan n’avait pas eu de mal à convaincre son capitaine Quasshie de l’embarquer dans son tour du monde, prétextant qu’ils n’auraient pas trop d’une paire de bras musclés, face aux membres d’équipage malades à cause du froid.

Un an plus tard, Odan et Ardorik amairrissaient sur l’Île du Crâne et c’est dans les bras d’Hélène qu’Odan perdit ce qui lui restait d’enfance alors qu’il découvrait la mort de sa mère. Ce jour maudit, il jura de réaliser le rêve maternel en prenant sa suite.

  • Nous étions heureux, Ardorik et moi. C’est d’ailleurs grâce à lui que la Malice d’Ailleurs a trouvé son nom et nombre de ses saveurs ! Je l’aime terriblement, tu sais ? soupira-t-il de nouveau, cette fois avec l’émotion brillant dans les yeux. Nous nous étions promis de repartir en voyage lors de notre mariage, comme un voyage de noces ! Après tout, il s’est rangé à ma vie en venant s’installer sur cette Île et a laissé les siens derrière lui, qu’il ne voyait que quand ils venaient le visiter et pourquoi ? Parce que je ne peux me permettre de fermer la boulangerie pour repartir ! Tous ces gens comptent sur moi ! Je nourris cette île, je rends les gens heureux chaque jour et je participe largement au commerce des habitants grâce à tout ce monde qui vient déguster mes produits ! Qu’est-ce qui se passera le jour où je partirai, hein ?! Sauf qu’à cause de ça, notre promesse, je l’ai rompue et maintenant il est parti ! IL EST PARTI ! T’ENTENDS ÇA MAMAN ?

Il avait visiblement bu une gorgée de trop, ce dont il ne se rendit compte trop tard alors que sa voix avait fait s’envoler les oiseaux qui appréciaient le calme du soleil couchant dans le bosquet derrière lui. Il se tut pour rendre son silence à la nature, honteux.

C’est dans ce calme qu’il perçut un bruissement qu’il ne connaissait que trop bien. Celui de trois jambes, dont une de bois.

Il n’osa se retourner alors qu’Hélène approchait pour s’asseoir à ses côtés. Sans la regarder, il attrapa un nouveau morceau de Malice avant de le tendre à la doyenne.

  • Tu as tout entendu, je suppose, lâcha-t-il avec lassitude.
  • Mon cher Odan, je n’ai pas besoin de t’entendre beugler à un bloc de pierre pour savoir qu’Ardorik est parti à cause de ta couardise. Je sais tout depuis le début, jeune homme, mais je sais une chose de plus que toi…

Ardorik

Odan se demandait bien ce que la dame avait à raconter qu’il ne savait pas déjà. Il resta silencieux, quoique dans l’attente.

  • Tu ne veux pas savoir? commença-t-elle. Je vais te le dire, moi.

« Le jour du départ de ton fiancé, je suis passé à la boulangerie. Comme tous les jours, me diras-tu. Comme tous les jours, tu étais aux fourneaux et lui au comptoir et ce jour-là, tu n’es pas venu me faire mon câlin. Non, tais-toi, je ne t’en veux pas. Ce n’est pas la première fois bien sûr, et je ne t’en veux pas ! Il y avait foule, après tout, et tes Cannes de Chocolat étaient déjà épuisées, la journée s’annonçait mouvementée ! Ce n’était donc pas face à ton absence que je me posais des questions mais face au regard de ton amant. Ardorik, d’aussi longtemps que mes yeux se le rappellent, a toujours arboré un sourire franc et éclatant sur son visage brun tandis que ses yeux bleu nuit étaient toujours rieurs. Pas ce jour, non. Son sourire était forcé et ses yeux ne brillaient pas de joie, mais de l’éclat déterminé de ceux qui ont pris leur décision, en dépit de la douleur.

« Ce n’est pas un hasard, mon chéri, si l’Amésyien s’est retrouvé dans la cale d’un navire direction sa terre natale plutôt que d’être dans tes bras, cette nuit-là. Je peux te dire que j’ai tenté de le raisonner mais le bougre était décidé, ça oui ! Pourtant, j’ai lu de l’espoir dans sa peine alors que toi, tu n’as vu que cela : de la peine. Il t’aime, Odan, il t’aime de l’amour que seules la mort et l’orgueil peuvent séparer. La mort ne vous a pas encore touché, par les 11 Lunes, mais l’orgueil, Odan ? Oh mais oui ! Je sais ce que tu vas me dire, je t’ai entendu le crier juste avant ! Mais ta mère, ta maman, ne souhaitait pas que tu sacrifies ta vie pour son héritage, Odan.

Pour la première fois depuis le début de sa tirade, Odan tourna les yeux vers Hélène qui ne l’avait quant à elle pas quitté du regard. Il les détourna aussitôt et renifla.

La doyenne passa un bras autour de ses épaules, ridiculement petit sur cette montagne de sucre ce qui ne manqua pas de le faire pencher pour autant.

  • Ta vie n’est pas celle de Holi. Ta vie est en dehors de cette île et tu le sais. Quasshie m’a raconté tous les rêves que tu avais et que tu criais dans les oreilles de qui n’était pas trop sourd ou soûl pour l’entendre. Ta mère le savait bien avant toi aussi, elle le savait car c’était son rêve pour toi, son cadeau d’adieu. En te laissant partir, elle te laissait trouver ta vie. Et toi, qu’as-tu fait ? Tu as laissé ta vie monter sur un bateau direction les terres pourpres.

Dans l’esprit d’Odan, la brume était épaisse et il était difficile pour ses pensées de trouver leur chemin. Pourtant, quelque part dans son cœur, il savait que sa fidèle cliente avait raison. Mais il ne pouvait toujours pas abandonner sa boulangerie ni les habitants de l’île. Il n’y avait pas d’issue. C’était bien pour cela qu’il était là et qu’Ardorik était ailleurs. Il avait promis, une éternité plus tôt lui semblait-il, qu’il fermerait sa maison des saveurs pour repartir en voyage avec lui. Une promesse anodine qu’il avait si longtemps repoussée sous prétexte d’un hiver persistant, d’une épidémie, d’une nouvelle recette à tester, d’un mariage ou d’une quelconque fête à honorer… Cela ne faisait certes pas depuis 25 ans mais depuis suffisamment longtemps pour que son futur mari décide de partir… Il renifla encore, plus fort cette fois, alors qu’il se remémorait cette première nuit dans ce lit vide, de toute cette place, de la froideur de ces draps.

  • Avant de partir, ta mère m’a remis quelque chose pour toi. Ne me regarde pas comme ça ! Contrairement à toi, je tiens mes promesses, et ta mère m’a fait promettre de ne te remettre ce quelque chose que si tu ne suivais pas tes rêves. Je n’ai aucune idée de ce que c’est mais je sais une chose : tu trouveras la réponse à ton problème, et ça, c’est la promesse de Holi.

De sa veste de lin, Hélène sortit une grosse clé en pierre colorée, la même pierre dont était fait le mémorial à sa gauche.

Odan, plus que perplexe, la prit entre ses doigts épais et regarda son ancienne en fronçant les sourcils. Celle-ci ne répondit pas mais le matériau de la clé ne laissait pas de doute sur son utilité.

Alors, il se leva pour examiner plus précisément la chaise de pierre en quête d’une serrure. Il ne vit aucune fente, que ce soit sur le dossier, l’accoudoir, le verre… Il redétailla la composition et son regard se fixa sur la représentation d’un odan, la brioche à son nom, ronde et appétissante, même si celle-ci était plus dure et fade que moelleuse et parfumée. Et si…

En passant sa main sous l’assise, spécifiquement sous l’odan, le boulanger trouva ce qu’il cherchait. Il lança un regard à Hélène, qui hocha la tête, avant de glisser la clé dans la fente. Aussitôt, l’odan se souleva légèrement, si bien qu’il put le retirer du fauteuil.

Et dessous se cachait un petit bout de papier plié en deux, faisant la taille de sa main une fois ouvert. Dessus, aucun mot d’amour, ni une quelconque réponse à une énigme ni un adieu…

  • Je ne comprends pas… ! bougonna-t-il à sa deuxième mère en brandissant le contenu du papier devant lui. En quoi une vieille recette de pain pourrait-elle résoudre mon problème ?!

Hélène ne put réprimer un sourire avant de rire aux éclats devant le visage décomposé de son enfant. Celui-ci ne témoignait d’aucune joie, voire commençait-il à rougir :

  • Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle là-dedans, tante Hélène ! Je n’ai pas pu dire au revoir à ma mère et tout ce qu’elle me laisse c’est un carré de papier usé sous un caillou ?! Ça veut dire quoi ?!

Hélène s’arrêta soudain de rire et braqua son regard dans celui d’Odan :

  • Ne comprends-tu pas, mon garçon ? Ta mère t’a dit adieu quand elle t’a serré dans ses bras avant de te pousser sur le ponton du vieux Quasshie. Ta mère t’a dit adieu en pétrissant la pâte à quatre mains, elle t’a dit adieu en créant quelque chose à ton nom, elle t’a encore dit adieu en t’aidant à découvrir qui tu étais. Mais ça, Odan, ce n’est pas un adieu, ça, c’est un nouveau cadeau qu’elle te fait !
  • Mais quel cadeau ! Une recette de cuisine ! Comme si je ne savais pas faire du pain !
  • Réfléchis donc… Toi peut-être, mais nous ?
  • Comment ça, vous… ?

Rien de cela ne faisait sens et les multiples relectures de la recette n’arrangeaient rien.

  • Dans toutes les merveilles que tu nous fais chaque matin, quelle est la seule dont nous ayons réellement besoin ?

Si Odan s’offusqua face au sous-entendu, il réfléchit tout de même à la question et passa en revue sa vitrine, cherchant une réponse.

Mais il n’y en avait pas. Ou peut-être que si.

Seulement une chose était nécessaire.

  • Eh oui, Odan. Cette recette n’est pas pour toi. Cette recette est pour toutes celles et ceux qui n’auront plus la seule chose de ta vitrine nécessaire à leur vie le jour où tu partiras retrouver Ardorik. Tout le reste, et je vois sur ton visage que tu le sais, n’est que gourmandise et plaisir gustatif. Mais le pain, lui, c’est la survie. Ta voisine à qui tu achètes la viande pourra aussi faire de la soupe mais le beurre ne pourra se tartiner ailleurs que sur un bon pain. Et s’il ne vient pas des Merveilles de Holi, d’où viendra-t-il ?

Du four familial… réalisa l’artisan.

Toujours fixés sur le bout de papier, rougi non plus par la colère mais par la nostalgie, ses yeux finirent par s’éloigner vers la mair.

Une simple recette de pain, hein, maman ? Nous qui rivalisions de créativité sur le plan de travail, tu nous réduis à un aliment aussi… primaire ?

Il rigola nerveusement, bien malgré lui avant de rire plus fort encore.

Puis, le rire fit place aux larmes, larmes qui coulèrent chaudes et sincères. Derrière elles se cachaient son amour et sa gratitude pour sa mère mais aussi la mélancolie dont il souffrait après tant de mois sans Ardorik. Hélène resta silencieuse et discrète, respectant l’espace de son protégé.

Quelque temps plus tard alors que la lune était encore haute, Odan sécha ses larmes, regarda la recette une dernière fois puis se leva. Il la remise sous l’odan de pierre qu’il réenclencha avant de tendre la clé à Hélène.

Il aida cette dernière à se relever d’une main tendue avant de lui remettre sa canne. Celle-ci avait un sourire énigmatique sur le visage.

  • Qu’est-ce qui te fait sourire, vieille branche ? s’enquit Odan, ce qui lui valut un pincement dans le gras du flanc.
  • Ce qui me fait sourire, gros balourd, c’est que je vois dans tes yeux le même regard que j’ai vu dans ceux d’un certain jeune homme, la peine en moins, répondit-elle en l’attrapant par le bras pour marcher.

L’ancienne avait raison.

Il était temps de retrouver sa vie.

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Pierre-A

Jeune aventurier perdu entre digital et fantasy. Derrière cette description douteuse se cache un écrivain en quête d'évasion et un web-analyst hyperactif. Derrière cette deuxième description douteuse, juste un grand enfant comme les autres, fougueux et créatif.